Chronique

MARCHE FUNÈBRE - EINDERLICHT / Hypnotic Dirge Records 2020

Einderlicht est le quatrième album de Marche Funèbre, quintet belge actif depuis 2008 et classé dans la catégorie eclectic doom death / black metal. Avec une telle étiquette, difficile de dire à quoi s’attendre de ces 6 titres pour presque une heure d’écoute. Toutefois le thème de l’album est « l’étrange capacité de l’humanité à consciemment commettre un suicide collectif », une bonne écoute automnale donc, non ?

C’est Scarred qui ouvre le bal, et débute dans une grande douceur, avec une atmosphère sensuelle et flottante, plus stoner et psyché que doom / death de prime abord. Les paroles arrivent après 2 minutes 40 d’instrumental, et elles sont très audibles et compréhensibles (l’avantage des Belges qui chantent en anglais peut-être pour une oreille française !). La mélancolique et la lenteur de cette chanson sont plaisantes, malgré quelques faussetés, puis soudain se produit un brusque changement de registre lors du passage au growl. La transformation de l’ambiance est réussie, et le passage du growl à la voix de tête, du black au death melo, semble exécuté avec une facilité assez épatante. Impossible de ne pas au moins dodeliner de la tête sur la guitare et la batterie, de pianoter des doigts sur un rebord de table, et le cri « Scaaaaaarrrrrrrred » vers la fin donne envie d’être repris immédiatement. Presque 10 minutes (tous les titres durant entre 7 et 12 minutes) et pas une seconde de trop pour ce premier morceau. Suit The Eye of the End, avec une mélodie implacable, ainsi qu’une composition impeccable. Le refrain est énergique et glaçant à la fois, joyeusement sombre. Quelques surprenants cris de gargouille des abysses passent crème sur un rythme à la production assez moderne, léchée mais pas dénuée d’âme, juste carrée comme il faut. (Spoiler alert : j’ai tellement envie de les voir sur une scène un jour.) Marche Funèbre réussit l’union de bien des paradoxes avec un tel titre, guerrier et dansant à la fois.

Le troisième titre, When all is said, exécute encore une fois un passage parfait de la délicatesse ornementale à l’intensité déchirante au moment de l’entrée en scène du chant. Les Paroles évoquent la solitude à l’ère de la modernité et des réseaux sociaux ; même si le caractère grave et emphatique des passages les plus lents de ce titre pourrait laisser penser qu’il est question d’une légende ancestrale, peu importe, cela fonctionne – pas besoin de recourir artificiellement à des thèmes particulièrement épiques ou fantastiques pour produire un effet dramatique puissant quand la musique est solide. Objectivement sur la fin la structure musicale est quand même assez répétitive depuis plusieurs minutes, mais je suis totalement emportée, et l’effet de circularité avec quand même suffisamment de variations fait que je pourrais peut-être écouter ça pendant une demi-heure sans sourciller. Le début du titre suivant, The Maelstrom Mute, est surprenant avec l’arrivée rapide du chant, et clair en plus, tout le long du titre. Le morceau est entraînant mais malheureusement quelques notes sont à la limite de la justesse parmi les envolées. Malgré cela le refrain est assez entêtant, tant au niveau de la mélodie que des paroles, et le solo de guitare plus psychédélique et aérien vaut le détour.

Deformed offre une remarquable puissance vocale et une belle alliance avec les chœurs, les nombreux passages lents sont bien équilibrés par les sonorités aigues de la guitare, dans un contraste obscurité / lumière, de même que les chœurs à la sonorité ancienne sont contrebalancés par des instruments à la sonorité plus moderne. Ces accords de guitare stellaires par-dessus la basse et la batterie lente et sombre, rejoints par les voix entrelacées, c’est rudement beau, ciselé, une architecture musicale intelligente avec des strates d’émotions superposées. Même après plusieurs écoutes je ne m’attends pas encore à ce qui suivra de portée en portée, c’est une palette si riche de possibilités que celle de Marche Funèbre. Et pour finir Einderlicht, le titre éponyme,

signifiant « lumière finale », peut-être la lumière au bout du tunnel, ou la lumière que l’on voit avant de mourir, ou encore la lueur du crépuscule ? Son début est tout doux, presque une berceuse instrumentale, puis la voix d’abord chantée tout bas en roulant les « r », avec des paroles en flamand, qui donnent à la voix du chanteur un nouveau relief, des intonations et placements singuliers, émotionnels. Son interprétation est vibrante, ses cris sont comme des râles, du corps et du cœur, sur des instruments parfaitement en accord.

J’aurais du mal à dire s’il s’agit là de death, de black, de doom, de post metal, de prog, peu importe, tous les amateurs de tous ces genres, et les autres, feraient bien de se plonger dedans. Malgré deux trois petites notes chantées un peu vacillantes, cet album est superbe, fourni et inspirant.
 
Critique : Elise Diederich
Note : 8.5/10
Site du groupe : Page Facebook du groupe
Vues : 4863 fois