Interview

TARJA (2019 - French Version) - Tarja Turunen (Chant)

Bonjour Tarja, pas trop fatiguée de répondre à des questions depuis ce matin ?

Non non, pas du tout, ce sont des conversations agréables, c’est mon deuxième jour de promo en fait, j’étais à Londres hier. J’apprécie beaucoup cette phase car j’adore découvrir les premiers avis, retours, commentaires et sentiments par rapport à mon travail. C’est fantastique, c’est très intéressant de voir à quel point les gens réagissent aux chansons, ou les ressentent, de façons tellement différentes, parce que cela veut dire quelque chose pour moi, mais cela peut vouloir dire totalement autre chose pour quelqu’un d’autre. En tant qu’individus on écoute chacun la musique d’une façon unique, et c’est ce qui fait la beauté de la musique.

Cela t’arrive d’être surprise par certaines interprétations de tes chansons ?

Oui, complètement, mais c’est parfait, qu’une chanson qui a un sens pour moi, représente tout à fait autre chose pour une autre personne, c’est comme ça que cela doit être. C’est comme regarder une peinture sur un mur. On peut seulement dire si on l’aime ou non, et pourquoi. J’aime offrir mes chansons aux gens et qu’ils puissent les vivre comme une expérience, qu’ils se les approprient. Bien sûr elles ont un sens pour moi, mais il n’y a pas de règles, je préfère briser les barrières ; tout comme dans mon travail en général, en commençant par la musique classique pour entrer dans le monde du metal. Et avoir tous ces gens qui me suivent, les mêmes fans depuis des années, qui me suivent depuis le début de ma carrière, c’est incroyable ! Me dire qu’ils aiment mon travail inspirant, c’est ce qui me donnent envie de leur donner la liberté de prendre mes chansons comme ils le souhaitent.

Tu parles de tes fans qui ont suivi ta carrière dans Nightwish aussi bien que solo. Te sens-tu plus libre de travailler comme tu le souhaites dans ta carrière solo ?

Absolument ! Tu ne peux même pas imaginer… J’étais dans un groupe dont j’étais la voix, le visage, mais j’étais juste un membre de cette famille, ce n’était pas ma musique. Alors que maintenant, imagine la situation où je suis toute seule chez moi, sur mon grand piano, à créer mes chansons à partir de rien, seulement de mon cœur et de mon âme, rien que ça peut te donner une idée d’à quel point cela n’a plus rien à voir aujourd’hui ! C’était très différent à l’époque, et je suis très chanceuse d’avoir vu ce monde-là, on n’est pas beaucoup dans ce cas… Je peux citer Sting, Peter Gabriel, qui ont connu ça, être dans un groupe puis en solo et avoir un grand succès dans les deux cas. Survivre dans cette industrie n’est pas facile, ni pour moi ni pour personne, donc je me sens très chanceuse d’avoir pu vivre ces différentes situations ! Mais la liberté que j’ai aujourd’hui, grâce à mon label qui soutient ma vision, qui me laisse le champ libre même s’il peut donner son avis sur ce que je fais, ça n’a pas de prix ! On ne met pas d’étiquette de prix sur sa liberté.

Tu disais t’être sentie vraiment exposée et mise à nu sur In the Raw ?

Oh oui, vraiment, vraiment… Cet album est très personnel, d’une certaine façon à tel point qu’il m’a laissée très propre une fois le processus exécuté, une fois les paroles écrites, la douleur partie. J’avais des tas de choses difficiles à gérer, transformer… À la fin de l’année dernière, deux jours avant Noël, je me suis sentie épuisée… J’avais toujours été la femme forte, puissante, qui pouvait porter les autres, j’ai toujours été là pour tout le monde, pour ma famille, ma fille… Je suis l’archétype de la femme puissante, mais on a tous une énergie limitée, et une fois que l’on se retrouve à ce point épuisé, c’est déjà trop tard en réalité. À la fin de l’année dernière je devais écrire des paroles, et je savais que j’avais une échéance, avec cette énorme équipe de personnes qui m’attendaient, qui avaient besoin que je leur rende des choses à temps, et je me disais je dois le faire, je dois le faire, est-ce que je peux le faire, mais j’étais dépassée… J’avais d’immenses doutes à propos de moi-même à ce moment, je ne savais pas si j’étais capable d’écrire… Puis j’ai réussi à me dire je m’en fous, je le fais, et je le fais pour moi, et je suis allée très loin. J’ai l’impression que je n’ai même pas besoin de mots pour expliquer ça, que tout est compris dans l’album. J’avais besoin de traverser tout ça, afin que lorsque les gens entendront l’album je puisse me dire d’accord, je n’ai plus peur à présent, j’ai vécu toute cette phase, mais c’est entre les mains du public maintenant.

C’est de la musicothérapie finalement, pour vous comme pour les personnes qui écouteront l’album et pourront s’identifier ?

Oui, complètement, ça m’a aidée, ça peut aider d’autres personnes, je connais des tas de gens pour qui la musique est une façon de cicatriser, c’est très puissant.
Comment travailles-tu, dans quel ordre composes-tu la musique et les paroles ?
La musique d’abord. Cela pourrait être intéressant de faire l’inverse pour une fois, parce que je procède toujours de la même façon ! Mais c’est la musique d’abord, sur mon grand piano, si j’écris seule, et ensuite je passe les démos aux musiciens pour qu’ils commencent à travailler, à mon guitariste par exemple, qui s’occupe des accords, puis je travaille de nouveau seule sur les mélodies, les paroles… Mais que j’écrive avec quelqu’un ou toute seule c’est un processus similaire, toujours la musique en premier.

Il y a trois duos sur cet album, dont le premier single qui en est extrait, « Dead Promises ». Est-ce que tu travailles différemment quand il s’agit de collaborations, et comment les choisis-tu ?

C’est drôle parce que chaque fois que j’ai écrit ces chansons, je les ai écrites pour moi, pour ma voix, et je n’ai pas envisagé ces chansons comme des duos. En plus j’en parlais justement avec ma famille, je disais que j’adorerais intégrer un duo à ce nouvel album, en écoutant les accords, mais je n’arrivais pas tellement à envisager mes chansons comme ça… Et en les travaillant, en recevant des pistes d’autres musiciens, les chansons commençaient à prendre forme. Cristina (Scabbia, de Lacuna Coil, ndlr) et moi sommes amies depuis longtemps, et elle a une voix magnifique, ça a été un plaisir de travailler avec elle, et la chanson lui laisse beaucoup de place, il n’y a que de la guitare, de la basse et de la batterie, donc toute la place est faite pour la belle voix de Cristina. Pareil pour Björn (« Speed » Strid, de Soilwork ndlr), je ne l’ai jamais rencontré en personne, on a juste eu une conversation Skype, et je lui ai dit « Je serais tellement flattée et honorée d’avoir ta voix sur cet album, dis-moi si tu es intéressé », et je lui ai laissé beaucoup de liberté sur ce titre. C’est comme ça que j’aime travailler tu vois, donner le meilleur de moi-même, et laisser la place au meilleur de la personne qui m’accompagne. Björn a fait un travail incroyable sur ce titre, sur une chanson qui a été écrite pour ma voix ! C’est un sacré défi pour une voix masculine, et c’est évident qu’il a lutté pour y parvenir, mais le résultat est fantastique ! Il m’a fait pleurer comme un bébé quand j’ai reçu la chanson… On ne s’est pas encore rencontrés, c’est dingue, c’est comme ça que ça marche souvent de nos jours. Plus besoin d’aller forcément au studio. On peut enregistrer tout seul, s’envoyer des fichiers, ça a l’air ennuyeux comme ça, mais on peut rester connectés grâce à Internet, on peut suivre tout l’enregistrement en direct sans être là, juste derrière l’ordinateur. Et travailler à la maison, ça permet de s’enlever une grosse pression des épaules, je peux me faire un café, préparer mon déjeuner, sans avoir à regarder l’heure tout le temps, me dire « Hé le studio va fermer, tu DOIS finir maintenant » ! C’est magique de pouvoir recommencer encore et encore, et de travailler tranquillement.

Penses-tu que Tommy (Karevik, de Kamelot et Ayreon ndlr), Cristina ou Björn seront tes invités sur scène lors de l’une des dates de ta tournée ?

J’adorerais ça ! Mais on tourne tous comme des dingues, Lacuna Coil tourne, Soilwork tourne… Mais si ça se trouve on pourra organiser ça au cours d’un festival, ce serait merveilleux.

Tu vas participer à de nombreux festivals cet été, et ensuite ce sera une tournée en Russie.

Oui, la Russie ce sera en septembre, l’Amérique du Sud en octobre, en novembre et décembre il y aura une longue tournée de Noël en Finlande, puis une date à Moscou à la fin de l’année. Et l’année prochaine on va commencer à tourner en Europe centrale, et j’espère évidemment que la France sera une des premières destinations. J’adorerais revenir ici, c’est tellement beau, ce pays me manque.

Donc on peut déjà retenir une date approximative, début 2020. Les mots « tristesse », « folie », « solitude », « sens de la vie », qui sont bien sombres et sérieux, reviennent plusieurs fois dans In the Raw. Sont-ils le reflet de ce que tu as traversé pendant l’écriture ?

Le mot « solitude » est triste, le fait de vivre isolé… Je ne suis pas du tout ce genre de personnes. Je suis un lion ! J’adore être entourée, partager ma vie, mes bons moments, avec des personnes que j’aime. Je suis passionnée par le fait de partager plein de choses avec les gens en général, ça m’inspire, j’adore rencontrer de nouvelles personnes et entendre leurs anecdotes, c’est bon pour mon art, pour mes chansons. Concernant le sens de la vie, c’est une question que je me pose au quotidien, je me demande régulièrement si je suis sur la bonne voie, si je fais ce que je fais pour les bonnes raisons. J’aime ce que je fais, et c’est pour ça que je fais ce métier, et je me sens privilégiée de pouvoir le faire ! Je parle souvent du temps qui passe, de l’importance de bien l’utiliser, d’avoir conscience qu’il ne nous en reste pas une quantité infinie, pour ne pas se trouver pris à la gorge et plein de regrets. Cela sonne cliché mais c’est vrai que nous n’avons que peu de temps sur cette Terre ! Je souffre de voir des personnes ne pas vivre leur rêve, ou gâcher leur talent… Qui ne se donnent pas les moyens de se réaliser pleinement.

Dans cet album qui fait référence à l’or, les termes « obscurité » et « ombre » reviennent, et ton précédent album s’appelait The Shadow Self. As-tu une attirance pour la partie immergée de l’iceberg, pour tout ce qui n’est pas perceptible au premier abord ?

Il y a tellement de choses que l’on n’expose pas, que l’on veut garder dans l’ombre. Combien de courage faut-il pour s’exposer, et moi en tant qu’artiste, qu’est-ce que je veux montrer de moi et qu’est-ce que je veux garder pour moi ? Il faut réussir à doser, pour que ce que l’on garde dans l’ombre ne devienne pas trop envahissant, quelque chose avec quoi on doive lutter… C’est une entreprise de découverte de moi-même, que j’avais entamée avec mon précédent album, voilà ce que c’est pour moi. Le précédent était un point de départ, et là je suis allée encore plus profond. J’avais besoin de démarrer ce voyage, de découvrir beaucoup de choses, en creusant pour atteindre cette chambre intérieure, tout en bas, afin de pouvoir rayonner de nouveau – c’est le lien avec la couleur dorée qui s’est imposé à moi, l’or dans son aspect brut, opposé à son apparence très brillante et polie, souvent vu comme une matière très luxueuse. Pour moi il y avait vraiment la matière brute une fois que j’avais vraiment creusé. Et il y a ce rapport entre le brut et le brillant dans ma musique, dans mes photos, dans la manière dont les gens me perçoivent, dans mes tenues…

J’imagine qu’il va y avoir des tenues et accessoires dorés spécialement conçus pour la tournée ?

Oui, tout a déjà été fait, c’est doré et noir, magnifique ! C’est mon amie Julia qui a fait tous mes costumes, toutes ces grandes robes colorées, tout ce que vous avez pu me voir porter depuis le début de Nightwish, cela a été fait par ma seule amie d’enfance ! Elle me connaît parfaitement et sait ce qui me va, je lui fais totalement confiance, ça va être superbe.

J’ai été très touchée par la chanson « Silent Masquerade », qui est très puissante. Qui lit l’intro et l’outro ?

C’est Tim Palmer, mon ingénieur du son, il est Britannique, et je lui ai demandé s’il pouvait lire ce texte de Shakespeare ! Je voulais cet accent, et il a fait ça très bien, je suis contente !

Il y a des passages très différents dans cette chanson, avec des passages calmes, des envolées, des chœurs tourmentés, souffrants, puis un retour à une atmosphère apaisée. C’est une composition surprenante, et qui a presque des aspects progressifs.

Oui, en effet, et je suis contente de réussir à ne pas m’enfermer dans une façon répétitive d’écrire des chansons, à ne pas me demander ce qui est correct ou non. C’est mon mari qui m’a aidée à voir les choses ainsi, qui m’a dit « En quoi trouves-tu que c’est difficile, tu connais la musique, tu l’as toujours connue, donc si tu écris ça va être bien, ne te demande même pas si tu en es capable » ! Il m’a fait sortir de ma petite case en tant qu’auteure, il m’a dit « Sois toi-même, sors de ça » ! Et j’ai réussi, en écrivant ces chansons pour moi, avant tout. Pendant mon processus d’écriture je me sens tellement chanceuse d’avoir mon mari qui me soutient et m’encourage, et j’adore que ma musique ait un côté prog, je suis fan de musique progressive, de rock progressif ! Ce sont des styles qui m’inspirent, et qui m’ont servi dans mes moments de doute, de lutte, et d’élaboration de cet album. À présent la souffrance est partie, mais il y a toujours des moments de douleur dans un processus créatif, je pense que c’est nécessaire pour être authentique.

Votre chanson « Shadow Play » est aussi très intense, avec des passages très délicats, d’autres plus forts, et j’ai eu l’impression que cet album évoluait en puissance et en sophistication du premier au dernier morceau, en étant de plus en plus raffinés. Est-ce que c’est en rapport à l’or, d’abord brut puis de plus en plus travaillé ?

C’est un voyage, je dirais. Quand on écoute l’album, l’ordre des chansons a un sens. Le voyage commence de façon assez évidente, pesante, et plus on creuse, plus on découvre un accès à cette chambre des secrets. C’est aussi une des choses que j’aime dans ma musique, cette possibilité de penser en dehors du cadre, je ne peux pas tenir dans une seule petite case, je n’ai jamais été ainsi… Tous mes albums sont plus ou moins versatiles, mais celui-ci est certainement encore plus personnel, définit vraiment qui je suis.

Comme dernière question, quelque chose qui n’a rien à voir avec le reste mais qui sera très utile à bon nombre de personnes : en tant que chanteuse lyrique, vous auriez des trucs et astuces ou remèdes miracles contre les maux de gorge et les extinctions de voix ?

Du gingembre, du citron et de l’eau chaude ! Le citron est un super antioxydant. Les gargarismes. Ou remplir un demi-verre d’eau et faire des bulles dedans à l’aide d’une paille, ça permet de relaxer les muscles de la gorge. Il ne faut pas parler après. Puis faire des gammes, des mélodies, en soufflant dans le verre, en privé, tu devrais essayer ! Mais évidemment il vaut mieux garder le silence tant que possible, parce qu’en fait parler fatigue encore plus que chanter. Prendre soin de soi, porter des vêtements plus chauds que nécessaire, c’est toujours bien ! Mais c’est toujours très effrayant de perdre sa voix, c’est une hantise !

Merci beaucoup Tarja !
 
Critique : Elise Diederich
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