Live Report

MOTOCULTOR 2019 - JOUR 3 - 7/9/2019

 
Le samedi débute en douceur sur le site de Kerboulard puisque c’est Nytt Land qui ouvre le bal, mais je décide de ne pas me ruer sur place dès l’ouverture, ayant déjà vu le quatuor russe pagan et chamanique en février au Cernunnos Pagan Fest, et j’avais trouvé leur performance un peu trop statique et répétitive. Le chant diphonique et les instruments traditionnels, ainsi que les tenues et accessoires vecteurs d’un univers riche, peuvent vraiment être prenants et captiver un public, mais c’est tout ou rien avec ce genre de groupes, et j’arrive mieux à profiter de ce type de sons en musique d’ambiance qu’en live. En revanche je réponds présente pour Undead Prophecies, un groupe de death à la dégaine particulière : tous les membres du groupe sont là incognito, cachés sous des masques de spectres et des grandes tenues noires, assorties de faux en plastique : me viennent quelques réminiscences du rayon saisonnier des décorations d’Halloween à Jardiland… Le quintet est français, existe depuis 4 ans et a sorti 2 albums, et produit un effet plutôt rigolo assez paradoxal dans la mesure où les costumes se voulaient certainement dark. Les musiciens sont bons, mais dans un style qui ne me touche pas, surtout que même si tous les membres du groupe sont assez remuants et volontaires, les masques nuisent quand même à l’expressivité et à une possibilité d’échange avec le public. Ceci dit la foule est déjà assez conséquente compte tenu de l’heure, et apprécie le spectacle orchestré par les cinq ectoplasmes.

Après cette petite récréation inattendue, je retourne au pied de ma scène principale chérie, si haute, si lointaine… (Que se passe-t-il là-haut, vous voyez quelque chose vous ?) Et c’est Cancer Bats qui déboule, avec pertes et fracas sous forme de punk hardcore super vénère, bourrin au possible. Le chanteur du groupe canadien est un véritable frontman à l’ancienne, qui occupe l’espace, s’agite, s’égosille sans s’économiser. Zéro subtilité pour un défouloir total, un programme validé par les specimens coreux de cette édition du Motoc’.

La fin du concert de Cancer Bats était censée signer le départ d’un événement qui devait marquer les annales des festivals : la Naruto Run allant d’une scène à l’autre, pour rejoindre la fosse de Gronibard ! Mais sur les 800 « intéressés » de l’événement Facebook, seuls entre 20 et 30 personnes ont joué le jeu en courant avec les bras tendus en arrière, autant dire que l’effet visuel ne fut pas aussi grandiose (et ridicule) qu’il aurait dû, bande de lâcheurs tsss.

Bon nombre de personnes se rendirent au concert de Gronibard justement, mais j’ai préféré aller écouter Wolvennest. (J’ai appris par la suite que j’avais loupé une fameuse bataille de boue, en bonne partie encouragée par le chanteur du groupe, qui a demandé qui visait aussi mal, arguant que le public visait comme des PD… Il ne fallait pas réclamer davantage pour que la Suppositor devienne un champ de bataille aux allures scatologiques, au grand dam du groupe suivant et des bénévoles chargés du nettoyage de la scène…) Alors que l’atmosphère devant Wolvennest était on ne peut plus éloignée de ces jets de boue régressifs ! Au contraire je fus très rapidement happée par le groupe belge de psychedelic ambient rock, ou de dark folk tirant sur le doom, qui fut un de mes coups de cœur de cette édition 2019. Son énergie intense et rituelle était renforcée par un décor avec un crâne d’animal, des bougies, de l’encens ; des accessoires qui auraient pu tomber dans le kitsch mais qui ici ajoutaient une touche ésotérique de bon aloi au visuel simple et sombre du groupe. La formation est originale : trois guitares, une basse, une chanteuse au clavier ou au thérémine selon les moments, et un batteur. Les musiciens étaient captivants à regarder et écouter, il y avait une émotion palpable, et même si la prestation était simple, je ne me suis pas ennuyée une seconde tant tout paraissait juste et sincère. Un vrai beau moment de partage entre un groupe portant véritablement sa musique et son public, réceptif et respectueux.

Grand écart stylistique proche du claquage puisqu’il est temps d’aller voir Fange. C’est loin d’être la première fois que j’entends le nom de ce groupe, mais je n’ai jamais investigué davantage. Allons voir ça. Surprise, le frontman a l’air complètement aux fraises, il bouffe son micro, se tape dessus, sa gestuelle semble vraiment désaxé, et ce qui se passe musicalement est du même acabit : je ne saurais définir avec des mots ce que j’ai entendu et ressenti. Ni avec une petite danse interprétative ceci dit. Je suis vraiment restée stupéfaite par ce concert bizarre à tous points de vue, et pourtant j’ai l’impression qu’il pourrait y avoir un truc à creuser (mais pas la fange, c’est sale, ça s’incruste sous les ongles) : le groupe de « harsh sludgy death » est rennais, leurs albums ont des noms fabuleux, « Poisse », « Purge », « Pourrissoir » et « Punir », leurs titres de chansons telles que « Grêle molle » ou « Cour martiale » sont parfaits, à l’image des psychoses des Tétines Noires, et leurs paroles en français sont magistrales à lire… mais en live impossible de déceler autre chose que des borborygmes. Le credo du groupe est « Abrasive, extreme, filthy and furious, offensive and excessive form of sonic radicalism », mais sur scène j’ai plutôt vu une foire impénétrable malgré tout le potentiel du projet.

C’est ensuite au tour du groupe autrichien Harakiri for the Sky que j’avais fort hâte de revoir, après les avoir découverts en première partie de Draconian au Petit Bain, qu’ils avaient nettement surpassés d’après moi, de se produire sur la Massey Ferguscene. Le groupe envoie un mélange de black atmosphérique et de post rock à la fois énergique et désespéré, corrosif et mélancolique ; une énergie très singulière qui prend aux tripes. Les musiciens sont tous charismatiques d’une manière différente, la gestuelle et l’attitude du chanteur notamment sont simples alors que sa voix dégage une puissance remarquable et viscérale. Harakiri for the Sky est définitivement un groupe que je prends infiniment plus de plaisir à voir sur scène qu’à écouter sur album, contrairement à d’autres groupes ; c’est vraiment dans ces conditions qu’il donne la pleine mesure de son talent. (L’on peut noter qu’en 45 minutes les Viennois nous ont offert 4 titres seulement, mais quels titres, issus de deux albums, « Heroin Waltz », « Funeral Dreams », « You are the Scars » et « Calling the Rain ».)

Il est temps de retrouver la graaande scène, et Freak Kitchen dessus. Les Suédois ont failli ne pas pouvoir jouer, n’ayant pas leurs instruments, mais ils ont été livrés in extremis cinq minutes avant le show, beau sauvetage ! Le groupe de metal progressif technique joyeux, dont tous les musiciens sont aussi chanteurs, a diverti le public en lui faisant répéter en chœur une phrase en suédois, le titre de la chanson « Så Kan Det Gå När Inte Haspen Är På » avant d’installer une super ambiance détendue grâce à leur jeu de scène pas prise de tête, en se marrant sur scène. La voix me rappelle un peu P.O.D. ou d’autres groupes de neo metal, la rythmique celle de Shaka Ponk, et le look original du bassiste n’est pas pour rien dans cette association d’idées avec cet autre groupe de doux dingues. Pas moins de 9 titres furent joués sur la Dave Mustage, dont « Morons », « Porno Daddy », « Freak of the Week » et « Propaganda Pie ».

Sur la Massey Ferguscene c’est le groupe peu commun The Nightflight Orchestra qui prend la suite. Ce projet rassemble Björn « Speed » Strid, le chanteur de Soilwork, Sharlee D’Angelo, le bassiste d’Arch Enemy, et David Anderson, le guitariste de Soilwork et Mean Streak. Autant dire que le supergroupe se fait assez rare sur scène car leur présence nécessite des trous dans les tournées de Soilwork et d’Arch Enemy simultanément ! Le postulat de départ qui donna naissance au groupe fut celui-ci : est-ce que ce serait classique, dans l’imagerie du rock, de se faire arrêter par un lobby d’aéroport avec seulement son pantalon en cuir, et est-ce que cela donnerait un bon son ? Ils ont volontairement cherché à ce que leur musique sonne le plus possible années 70-80, quitte à verser dans le hard FM et le rock un peu sirupeux, ne lésinant pas sur une imagerie kitsch au possible, et en n’oubliant pas de ne pas se prendre au sérieux. Les choristes sont les premières à arriver sur scène, dans des tenues d’hôtesses de l’air en satin fuschia, et passent plus de temps à saluer comme la reine d’Angleterre et à faire semblant de trinquer au champagne qu’à chanter. Puis suivent les autres membres du groupe, un guitariste, un bassiste, un claviériste, un batteur, un percussionniste parfois également à la guitare, et le chanteur. Il est difficile de croire qu’il s’agit bien de Björn Strid qui chaloupe devant nous en costume blanc de pimp et lunettes de soleil ! Sa gestuelle est totalement modifiée, même sa voix n’a pas du tout les mêmes intonations, ce groupe est vraiment du JDR, et ne serait-ce que pour ça il attise la curiosité. L’esthétique est vraiment cringe au possible, une espèce de « La Croisière s’amuse » en version aérienne donc, je ne sais pas trop déterminer si c’est drôle ou juste complètement absurde, en tout cas ce side project est vraiment un gros délire passablement schizophrène, une vraie double vie artistique !

Retour en terres plus connues pour moi avec mes chouchous de Sólstafir, que j’attendais de pied ferme, et leur post black Islandais plein de douceur et de rocaille. Je suis heureuse de retrouver le quatuor onirique, même si le line up est un peu modifié, et que le bassiste n’est pas l’habituel – d’ailleurs l’attitude scénique et le look du nouveau n’ont rien à voir, il semble appartenir à un autre groupe, c’est un peu déroutant. Le son est plutôt bon, alléluia, je craignais de ne pas reconnaître mes morceaux favoris, ou au moins de ne pas pouvoir en profiter pleinement, mais j’ai pu me laisser porter par « Fjara » ou « Köld ». L’ambiance lumineuse n’est pas des plus éclairées mais avec un nom de groupe signifiant « rayons crépusculaires » il est plutôt cohérent de devoir un peu jouer à cache-cache dans la brume bleue avec ces cowboys des glaciers, dont je n’aime pas que la musique mais également l’allure ils me touchent avec leurs chapeaux, leurs longues jambes maigres qui les font paraître très grands, leur jeu de scène simple mais expressif, leurs mouvements chaloupés. Après seulement 5 titres (forcément vu leur durée, bien qu’on ne la sente pas passer), issus de 4 albums différents, il est temps de me remettre tranquillement de mon enchantement pour passer à la suite.

Et cette suite, c’est Dopethrone, un groupe de stoner sludge canadien, au son super lourd, massif, mais psychédélique, qui semble tirer l’auditeur vers le bas, inéluctablement. L’air est saturé de fumée de spliffs, la chanteuse couverte de (faux ?) tatouages un peu tribaux façon Ministry a une attitude scénique assez spéciale, tournant en rond comme une lionne en cage, en regardant le sol, l’air perchée… Elle growle de façon plutôt monocorde, et l’ensemble est lancinant bien que plutôt répétitif. Le guitariste est expressif et nous gratifie de têtes marrantes, balance un pied en l’air, puis l’autre. Nous autres photographes sommes restés très longtemps dans le pit photo et je ne savais pas du tout si les trois premiers titres avaient duré 20 minutes ou si on nous avait oubliés là : après vérification, la setlist complète était composée de 4 titres. (Comme quoi selon si c’est un groupe de thrash ou un groupe de doom qui joue nous laisser photographier trois titres n’a pas du tout le même impact, entre faire 4 clics ou avoir le temps de remplir une carte SD…)

C’est Trust qui occupa la scène principale ensuite, groupe monument du punk français qu’une partie du public attendait de pied ferme (et s’est un peu ennuyée pendant le reste du fest). Lorsque le chanteur arrive, c’est une petite déception pour moi, visuellement, car son look est tout sauf photogénique : bob, lunettes de soleil et jogging. Si l’on ajoute à cela que je n’ai aucune affinité particulière avec la musique de Trust et que je n’aime pas plus que ça la voix du chanteur, je ne pars pas avec de bonnes bases pour savourer le concert autant que les fans de longue date. Le groupe tient un petit discours engagé fédérateur entre les chansons, il est difficile de voir tous les membres puisqu’ils ne s’avancent pas tous sur le devant de la scène, je ne rentre pas totalement dans le concert et me sens un peu là en touriste, pendant que certains festivaliers s’en donnent à cœur joie, chantent, slamment. « Antisocial » cartonne évidemment, pour moi j’ai une petite impression de réchauffé, de déjà entendu, je sens un peu le répertoire qu’on nous ressert mais pas forcément avec la même conviction qu’au moment de l’écriture…

Je zappe Mgla et Eyehategod qui m’auraient pourtant tous deux tentée, mais il faut bien se sustenter de temps en temps, donc une petite pause s’impose.

Pour mieux revenir face à la grande scène pour Korpiklaani. Contre toute attente le chanteur est (ou semble) sobre, je suis extrêmement étonnée, et il ne chante pas faux, décidément un mythe s’écroule à l’instant même où un nouveau se crée ! C’est une petite foule lookée orchestre ou fanfare – un chanteur, un accordéoniste, un violoniste, un batteur, un guitariste et un bassiste – qui fait danser le public sur ce que j’appelle du pagan pouët pouët, du folk fête au village… C’est-à-dire que j’apprécie certains passages instrumentaux traditionnels, j’aime aussi certains passages vocaux, mais j’ai souvent l’impression que les deux ne vont pas ensemble avec Korpiklaani, cela me fait l’effet d’une pagaille vocale, certes sympathique, mais qui ne me chamboule pas musicalement. Bien évidemment le thème éthylique fut récurrent et « Happy little boozer » et « Beer Beer » furent entonnées, pour honorer tous les clichées sur le metal folk !

Premier trajet du jour jusqu’à la Suppositor Stage depuis Undead Prophecies pour aller voir Marduk. Incontournable du metal suédois, le groupe est programmé de nuit, parfait pour une ambiance adéquate, et sous la pluie cette fois encore, comme pour Gaahls la veille. J’ai bien envie de reproduire une série de clichés hasardeux sous la pluie, mais cette fois il ne pleut pas assez pour que ce soit intéressant, juste suffisamment pour être trempée ! Je reste un petit moment à percevoir ce que je peux des poses de méchants typiquement black du quatuor à travers les gouttes, le son est franchement approximatif et la pluie ne doit rien arranger, mais compte tenu des conditions climatiques et de l’heure tardive il y a tout de même un bon petit paquet de monde qui savoure les éructations et les blasts en guise de berceuse du soir.

At the Gates est encore au programme pour clore cette belle et dense journée de samedi, mais je commence à piquer un peu du nez, sentir le poids des appareils, avoir envie de me débarrasser de mes vêtements trempés, et je retraverse une énième fois le site de Kerboulard en faisant spouitch spouitch, la tête encore pleine de notes et d’images enthousiasmantes.
 
Critique : Elise Diederich
Date : 7/9/2019
Vues : 147 fois