Chronique

SÓLSTAFIR - ENDLESS TWILIGHT OF CODEPENDENT LOVE / Season Of Mist 2020

Qu’est-ce qui a un titre d’album des Smashing Pumpkins, une pochette très ressemblante à celle d’un album des Smashing Pumpkins, mais qui n’est pourtant pas Mellon Collie and the Infinite Sadness ? Le septième et dernier album studio en date des Islandais de Sólstafir, à savoir Endless Twilight of Codependent Love, qui sort le 6 novembre chez Season of Mist. Aucun plagiat pourtant, puisque la superbe illustration de cette pochette est une aquarelle de Johann Baptist Zwecker datant de 1864, The Lady of the Mountain, dont l’original a été redécouvert récemment et qui représente la personnification féminine de l’Islande ! Quant au titre, il est plutôt programmatique des réflexions consciemment sombres sur la dépression, le suicide, l’impuissance à sauver les êtres aimés autour de soi, l’injonction à être fort, la maladie etc. Voilà qui tombe à pic pour ce nouveau confinement collection automne-hiver, non ?

Généralement, si Sólstafir ne met pas particulièrement en joie avec sa musique, l’écoute est une expérience intense, sensible, qui peut produire un effet cathartique et purificateur, la tristesse que le groupe travaille est une matière à la fois belle et vulnérable, ni misérabiliste ni complaisante. Et souvent à travers des styles variés, sans volonté de se cantonner à un genre plutôt qu’à un autre, mais en se laissant porter par leurs inspirations et leurs goûts, en se laissant la liberté de la surprise du résultat final, pour laisser vivre leur musique, et aboutir à une formule toujours renouvelée. Quelle est donc celle de l’heure que durent les neuf titres d’Endless Twilight of Codependent Love ?

L’ouverture ne manque pas d’audace avec un morceau de 10 minutes, Akkeri, qui débute tout en douceur, avant de devenir plus rageur avec une batterie et un chant de plus en plus énervés. Un titre tout en alternance d’orages et d’accalmies, avec toutes les nuances que permet une telle durée, comme des passages atmosphériques très relaxants et planants, des chœurs en écho voluptueux, une reprise instrumentale très rock’n’roll, une mélodie virulente mais entraînante. Carton plein pour ce morceau qui ouvre le bal magistralement. Vient ensuite Drýsill, à peine moins long avec presque 9 minutes, à la fois sensuel et lancinant musicalement, et teinté de mélancolie par la voix de Aðalbjörn Tryggvason et par quelques passages de guitare lente sonnant très seventies. Des ponts tantôt plus stoner, tantôt plus tribaux viennent enrichir la trame de base déjà superbe, sans parler des mélopées finales qui ne ressemblent qu’à du Sólstafir (ou éventuellement à du Sigur Rós, c’est très islandais donc). Le slow de l’automne – parce que les slows sont encore meilleurs quand ils sont écorchés. Grande délicatesse et mélodie presque classique pour le début de Rökkur, l’ambiance se faisant progressivement un peu plus intrigante, ce qui ne fait que se confirmer avec l’entrée en scène du chant, sinueux et susurré, organique. Je ressens dans la douceur une tension contenue qui ne demande qu’à exploser à un moment ou à un autre, renforcée par un chanté-parlé expressif. De plus Tryggvason fait partie, je trouve, de ces chanteurs (comme Robert Smith, Ozzy Osbourne, Mickaël Furnon ou Billy Corgan) qui maîtrisent vraiment suffisamment leur voix pour pouvoir se permettre d’être parfois à la limite de la justesse et que cela ajoute une finesse d’interprétation plutôt que d’être une torture auditive – et je sais que je suis difficile avec ça. De même que la production pas du tout aseptisée qui laisse entendre les souffles, les petites failles, permet de créer un effet de proximité avec le groupe, propice à une ambiance intimiste.

Le quatrième titre est le seul en anglais de l’album, Her Fall from Grace, et narre la douleur causée par le spectacle d’une personne aimée sombrant dans la maladie mentale. Cette chanson lente, douce, un peu plus répétitive que les titres précédents, me touche moins, parce que je crois que j’aime surtout lorsque Tryggvason chante dans sa langue natale, dont j’aime beaucoup les sonorités,

et je ne suis pas très fan des « nanana nanana » un peu creux à deux reprises, ni de la fusion de la langueur avec des sonorités plus rock garage sur la fin qui m’ont un peu donné l’impression d’être une bande-son d’un film de Gus Van Sant (ce qui n’est ni une bonne ni une mauvaise chose en soi, mais j’ai eu du mal à entendre ce titre juste pour lui-même en fait). En revanche surprise, déferlante de batterie dès le début du titre suivant, Dionysus, au rythme enlevé, confirmé par des hurlements en islandais, dans un registre soudainement beaucoup plus black metal, tonique et rapide. Je dis oui. Cette chanson fonctionne d’ailleurs probablement encore mieux placée juste après Her Fall from Grace pour nous sortir de notre torpeur, il y avait longtemps que je n’avais plus entendu le chanteur de Sólstafir crier en voix de tête de bout en bout d’un titre et c’est tout simplement super cool, c’est tout. Avec des variations de tons en cours de morceau qui en changent complètement la dynamique, c’est riche et intéressant, un titre qui détonne du reste pour le moment. Comment mélancolie, cacophonie et distorsion peuvent aussi bien se mêler, je l’ignore, mais c’est efficace en diable. Suit Til Moldar, qui s’annonce d’abord minimaliste, flottant, avant de se développer dans une curieuse sorte de dédoublement entre voix et instrumentation. Ce titre est calme et lent, le rythme est un peu traînant par moments, et le refrain répétitif, même s’il est le morceau le plus court de l’album je l’ai déjà trouvé un peu rengaine.

Mais Alda Syndanna crée le contraste avec un début rock bien enlevé, aux sonorités proches de The Smashing Pumpkins ou Placebo (qui ne sont pas du tout présentes dans le chant, seulement dans la guitare, la basse et la batterie). J’aime beaucoup les intonations gutturales et saccadées du chanteur sur ce morceau, qui monte progressivement en puissance et en saturation, pour s’achever dans un cri. Surprise, le titre suivant, Or, offre un début jazzy piano-bar, puis une musique assez cinématographique, plutôt éloignée de l’ambiance du reste de l’album. Cela sonne un peu chanson sur laquelle boire, accoudé au comptoir, un peu mélo western aussi, mais avec toujours la voix du chanteur très reconnaissable comme repère. Jusqu’au moment où la chanson explose et part dans une tout autre direction, plus brute. Le dernier et neuvième titre, Úlfur, est un final de près de 9 minutes, rock et lourd, déchirant et doux, enrichi au fil des minutes, tout en contrastes et paradoxes caractéristiques de la formation islandaise.

Endless Twilight of Codependent Love est un album dense, qui offre de nombreuses émotions et possibilités en une heure d’écoute, à la fois assez diverse et très fidèle à la démarche et à l’univers de Sólstafir, qui ne manquera pas de séduire leurs fans, et qui convaincra peut-être de nouveaux auditeurs.
 
Critique : Elise Diederich
Note : 8/10
Site du groupe : Page Facebook du groupe
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