Interview

MISANTHROPE (2019) - S.A.S. de l'Argilière (chant)

En septembre dernier, le Molotov accueillait le légendaire Misanthrope, pour ses 30 ans de carrière. Elue « meilleur groupe de metal extrême français » par les lecteurs de Hard Rock Magazine et Hard'N'Heavy en 1999 et 2000, la formation menée par S.A.S. de l’Argilière compte dix opus tonitruants, virtuoses, lyriques, érudits, et d’une liberté de ton absolue, cultivée sans concession depuis trois décennies, en langue française, s’il vous plaît. Entretien avec S.A.S. de l’Argilière, en amont de son live épique à Marseille, où il tenait absolument à jouer !

Comment se passe cette tournée anniversaire ?
Très bien, c’est très émouvant. Le 10e album de Misanthrope, Alpha X Omega : le Magistère de l’Abnégation, est sorti en Octobre 2017. Sortir dix albums studio avec des chansons originales, être le premier groupe français de metal extrême à ne s’être jamais arrêté, étaient nos objectifs. Entretemps, nous avons aussi fait beaucoup d’autres choses, des coffrets avec des inédits... mais artistiquement, on voulait tenir ce cap. Finalement, les 30 ans sont arrivés assez vite. Et nous avons une grosse discographie. Les fans ont chacun grandi avec leur album préféré, ont une époque où une chanson favorite. Lorsque l’idée de célébrer nos 30 ans est venue, nous avons tenu à le faire avec une série de 20 concerts, sans subvention, dans des endroits plus originaux et indépendants les uns que les autres, d’où notre présence au Molotov ! Surtout, nous avons choisi de jouer un titre de chaque album pour que chaque personne ayant aimé Misanthrope à une époque de sa vie, puisse être certaine d’entendre une de ses chansons préférées. Nous jouons quatorze titres sur une heure et demie : nous ajoutons un titre de notre premier split CD sorti en 1991 puis de nos trois coffrets inédits, sortis pour nos 5, 10 et 15 ans.

Tu es très anniversaires…
Pas anniversaires, mais dates, numérologie. Tout à un sens ! On a joué vendredi 13 la 13e date de notre tournée. Aujourd'hui nous sommes le 15 septembre et c'est le 15ème show. Dans "Bâtisseur de Cathédrales", un des titres emblématiques de Misanthrope, je prédis l’incendie de Notre Dame. Le jour de mes 49 ans, le 15 avril, Notre Dame brûle. Parfois, des choses se passent et ne laissent pas indifférent ! Donc oui en effet, tout est lié, tout a une signification, les dates m’importent !

Cette tournée est-elle nostalgique ?
Les fans sont très contents, mais je ne joue pas du tout sur le registre de la nostalgie. Je ne regarde ni en arrière ni en avant, on est un groupe non commercial de metal extrême, si j’avais voulu faire carrière, j’aurais fait un style musical différent. Cette tournée, c’est aller au bout de mon rêve d’adolescent. J’ai retrouvé récemment dans les cartons une lettre que j’avais écrite à mon prof de première, où je disais « quand je serai grand, je serai chanteur de metal ou réalisateur ». Quand tu vois que c’est ce qui est arrivé, c’est génial. Un alignement favorable d’étoiles.

Pas de nostalgie, mais énormément d’allusions à l’Histoire, à la littérature française passée dans l’œuvre de Misanthrope. Est-ce là que tu puises l’inspiration ?
Au niveau des paroles, au fur et à mesure des années, on a créé une œuvre qui met en scène le personnage d’Alceste, descendant du Misanthrope de Molière, qui traverse les époques. C’est un thème de science-fiction - au départ je ne m’en étais pas rendu compte ! - qui s’étire de 1666 à 2666. Alceste est immortel et nécromancien. Finalement, je m’aperçois que tous les albums sont liés, se répondent. Alpha X Omega, Alpha le commencement de toute chose, X pour le 10e album et Omega, la fin de toute chose.

La fin de Misanthrope ?
Ca n’est pas ce que j’ai dit ! C’est la fin du concept, spirituel et religieux. Pour faire simple.

Est-ce à dire que le monde contemporain…
Ne m’intéresse pas, c’est ça? C’est une question difficile. J’ai une profonde incompréhension pour mes contemporains. Pourquoi il y a autant de haine, de jalousie. Je n’ai pas été élevé comme ça. Je suis le cadet d’une famille très unie, dans le groupe on travaille en famille, j’ai toujours vécu ce genre de partage. Or nous vivons dans une société dominée par la quête désespérée d’argent. Dans une Europe qui a été désindustrialisée pour exploiter d’autres continents. Les gens n’ont plus de travail, s’ennuient. Tout le monde est sur son téléphone, s’invente une vie. Je pense que les gens sont plus malheureux qu’avant : alors que la vie était bien plus dure, il y avait une forme de légèreté et de précieuse insouciance. Aujourd’hui nous sommes accablés par les informations et les réseaux sociaux. On est agressé visuellement, ça crée un mal-être constant. Je suis assez effrayé, finalement.

Pour autant, artistiquement, ça ne t’inspire pas.
Non, je n’en parle pas ! Moi je m’inspire de Charles Baudelaire, de Molière, d'Arthur Rimbaud, de Philippe Druillet, de Robert E. Howard des bâtisseurs de cathédrales, de la création ! De l’immortalité de cette France éternelle. Pas la « nation » ni la « patrie », mais la France éternelle de l’Art, de la poésie, de la sculpture, de la peinture. La beauté ! Je commence à aimer le street-art, mais c’est différent. La beauté du monde contemporain, je la cherche encore. Quand je relis les premières chansons de Misanthrope, je parle déjà de retrouver la Jérusalem perdue, de la seconde Babylone, de la Tour de Babel, dès le premier album (sur notre split CD de 1991 j'évoque même le mouvement New Age avec "Mind Building"). Dès 19, 20 ans. Je pense que c’est une revanche sur la vie, dans la mesure où j’étais mauvais en classe. Ma prof de français m’a dit que je n’aurais jamais le bac. C’est pour ça que je suis devenu "le meilleur auteur de metal extrême français". (rires) C’est ce qu’on me dit, ce que je lis souvent. J’ai eu mon bac entretemps, cela dit !

Quid de la musique ?
Je ne suis pas issu d’une famille de musiciens. C’est mon grand frère qui m’a prêté sa guitare quand j’avais 15 ans. On vivait dans le 93, en banlieue parisienne. On n’avait pas accès au théâtre, aux concerts… en fait, il n’y avait rien pour s’occuper, à part le sport. La musique m’a permis de battre l’ennui et d’étancher ma curiosité.

Les événements marquants de Misanthrope ?
L’arrivée de Jean-Jacques Moréac, le bassiste. La signature du premier split CD signé à 19 ans avec un label indé Infest Records, la rencontre avec Séverine avec laquelle j’ai monté le label indépendant Holy Records, elle avait 19 ans, j’en avais 21. Puis vendre des disques, faire des concerts, être acclamé ! La première fois que des filles crient ton nom en concert, sérieusement, ça donne la chair de poule ! Le premier disque sorti en pressage japonais ou brésilien en domestic release, être numéro un du metal français élu par les lecteurs de Hard Rock magazine et Hard'n'Heavy en 1999 et 2000. Et la chute, l’effondrement de la notoriété du groupe, la traversée du désert, comme je l’appelle.

Comment l’expliques-tu ?
C’est dû à plusieurs facteurs : plus d’argent dans l’industrie du disque, l’arrivée de nouveaux groupes auxquels les jeunes peuvent plus facilement s’identifier.

Est-ce qu’il n’y a pas une redécouverte, du genre comme du groupe, aujourd’hui ?
Je pense. Une certaine frange des fans de metal sort de sa léthargie et ils reviennent "enfin" nous revoir avec engouement. De nombreuses voix me disent que nous sommes le "son" de leur adolescence. Nous avons grandi ensemble, c'est merveilleux.

Ils « sortent de la léthargie » grâce au travail de notoriété opéré par le Hellfest par exemple ?
Oui par exemple ! Eux ont misé sur le mouvement metal en général. Il y a beaucoup à dire sur le Hellfest. Les gros festivals, on connaissait ça par cœur en Europe dès la fin des années '80. En France ça n’avait jamais pris, jusqu’à ce que Ben Barbaud et son équipe décollent, au bout de dix ans de travail. D’ailleurs, c’est étonnant : dans les concerts, avant, les gens portaient des t-shirts de AC/DC, Metallica… aujourd’hui, le Hellfest est le « groupe de metal le plus connu en France » ! Ils ont le plus de merchandising. C’est une belle preuve de puissance et d’aura. Le but n’est plus d’aller à un concert mais à un festival, avec tout ce qu’il agrège de fête, d’animations… il y a aussi un esprit familial, une acceptation des looks alternatifs, ça casse des tabous. C’est un cocon, un rite. Tu peux y faire ce que tu veux, écouter ce que tu veux.

A l’écoute de la discographie de Misanthrope, ce qui surprend, c’est son lyrisme, sa dimension littéraire, son érudition… cette liberté de ton serait-elle possible, aujourd’hui ?
C’est une question intéressante mais difficile. Il faut accepter le mépris des idiots. Je suis totalement indépendant. Avec notre label, Séverine et moi avons signé le premier groupe de metal extrême israélien, des groupes norvégiens ou grecs comme Scepticflesh et Nightfall… Nous avons donné leur chance à des groupes qui allaient révolutionner la musique extrême, des artistes souterrains auxquels on croyait. Cette liberté est la même pour Misanthrope. On est un Ovni, qui ne s’est pas arrêté depuis 30 ans parce qu’il s’est auto-géré, on fait du Do it yourself depuis 1992. Cette liberté, on ne la voit pas parce que l’on vit dedans. On n’envisage pas de faire autrement.

Quel regard portes-tu sur la scène metal actuelle ?
J’ai travaillé dedans, je vis de ça depuis 1994, donc je vois tous les défauts, je ne suis plus candide. Tu vois, la société a décidé de tuer les maisons de disques. La musique doit être gratuite, sur les réseaux. Le web a changé la donne. Mais les maisons de disques payaient les studios d’enregistrement, les clips, les ingénieurs du son, les musiciens, les tourneurs… en tuant l’entité qui finance, les difficultés deviennent omniprésentes ! Il y a beaucoup de groupes talentueux. L’argent est le seul moyen d’en faire sortir du lot. Dans les années 80, 90, grâce au talent, tu arrivais à sortir la tête de l’eau. Maintenant c’est différent. Il y a beaucoup plus d’artistes, tous rêvent d’être backstage ou sur scène… avant c’était une réalité. Aujourd’hui c’est du rêve.

Quid de la scène metal marseillaise ?
Dagoba, Lecks Inc… Il y a pas mal de groupes, toujours une grosse scène à Marseille et des salles sympa. Nous avons beaucoup tourné entre Orange, Aix et Marseille. La Maison Hantée, le Jas’ Rod, c’est ici aussi ? On y a joué avec Scepticflesh qu’on produit, et à l’Espace Julien avec Dolly. Marseille est un centre de créativité. Pour moi qui suis de région parisienne, ça saute aux yeux. C’est hyper intéressant. Culturellement, c’est très riche, il y a un vivre ensemble qui est remarquable.

Lecks Inc est ta première partie au Molotov…
Pas seulement ! On a déjà joué avec eux il y a deux jours, on les a invités ce soir, et parce que ça se passe très bien et qu’on les apprécie, ils sont à nouveau invités, cette fois à Toulouse, pour un show en 2020.

30e année de Misanthrope, qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter pour la suite ?
On va débriefer. Le retour à la vie de tous les jours va être compliqué. Il va manquer le son, les décibels, les hurlements du public, ça fait vibrer. On a grandi ensemble avec pas mal de gens : le guitariste qui nous a quittés à l’époque de "Misanthrope Immortel" est remonté sur scène avec nous à Nice, ça faisait 19 ans qu’on avait pas joué ensemble… on kiffé !

Ça donne envie de continuer encore 30 ans ?
Je ne continuerai pas encore 30 ans, mais j’aime les choses bien faites et les chiffres. Je suis donc en train d’organiser tout ça. On ne fera pas l’album de trop, mais si on en fait un ce sera vraiment bien.

En Français ?
Ah oui ! Depuis 18 ans, c’est obligatoire, pour contrarier mon ancienne prof de français ! (rires)

Interview réalisée par Jessica Engel
 
Critique : Secret Sfred
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